Philosophie et éthique en travail social… notre avis

Philosophie et éthique en travail social - Philippe Merlier - Presses de l'EHESP - supervision analyse de la pratique

Cet article est rédigé à quatre mains, par Stéphanie LADEL, dirigeante de Cabinet Social, consultante, enseignante et formatrice en travail social et en addictologie, et Philippe SANCHEZ, docteur en philosophie, formateur conférencier à l’éthique et à la bientraitance. Ils interviennent tous deux dans les milieux sanitaire, médico-social et social, et sont membres du réseau Socrates qui aide à mettre en place la réflexion éthique dans les établissements et services.

Entre nos mains, l’ouvrage Philosophie et Ethique en Travail Social de Philippe MERLIER, publié aux Presses de l’EHESP* (2e édition revue et complétée). Et voici ce que nous souhaitons vous partager à son sujet :

De l’éthique en travail social ? Les travailleurs sociaux savent bien qu’il y en a. Il leur arrive souvent d’avoir des problèmes éthiques, sans forcément mettre cette étiquette sur leurs problèmes, et de mener seuls ou en équipe des réflexions concernant des dilemmes qui ne permettent pas une décision aboutissant à une situation parfaite. Ces dilemmes les amènent à réfléchir de manière inédite à partir de valeurs, et de règles énoncées dans leur code de déontologie (quand il existe) et dans la législation.

L’éthique, c’est l’art de « se dépatouiller » dans ce genre de situation singulière et problématique, souvent un cas de conscience qui nous désarçonne de prime abord, pour tâcher de prendre la meilleure décision pour la personne en prenant en compte les différents éléments en présence.

Afin de nous aider à nous repérer dans les brumes de l’incertitude, il y a ce livre, Philosophie et Ethique en Travail Social.
Groupe de réflexion - travailleurs sociaux - prise de recul philosophique et éthique en travail social

Ceux qui gardent un mauvais souvenir des cours de philo de Terminale se diront peut-être : «La prise de tête, trop peu pour moi ! ». Mais ce serait un mauvais procès fait à l’auteur, qui enseigne auprès de Conseillèr.e.s en Economie Sociale et Familiale (CESF) en devenir, et s’emploie à utiliser la philosophie pour éclairer les notions et les enjeux de situations réelles, rencontrées par les étudiants en travail social sur le terrain.

Car oui les travailleurs sociaux rencontrent des situations singulières et délicates, mais il leur faut quand même prendre des décisions, et agir (ou ne pas agir le cas échéant). Les assistants sociaux, les éducateurs spécialisés, les mandataires judiciaires… tous les travailleurs sociaux peuvent être amenés à conseiller et à livrer une expertise. Et ils manient avec plus ou moins d’assurance des notions souvent lues et entendues…

Mais savez-vous précisément ce que ce sont le conseil, l’expertise, l’autonomie, le respect, la bienveillance, la bientraitance, la sollicitude, l’empathie, l’équité, la responsabilité, la déontologie, la contractualisation sociale, le consentement, l’aide à la décision, la participation, la dignité, l’estime de soi, l’image de soi, la représentation, la négociation, la conciliation, la médiation, l’analyse des pratiques, l’altérité, l’interculturalité, la vulnérabilité… ? Nous avons dit : précisément.

Ethique et ambivalence

Le grand intérêt de ce livre vient de l’effort constant de Philippe MERLIER de préciser ces notions en partant de situations que rencontrent les travailleurs sociaux dans leurs différents métiers. Un exemple, page 26 :

Au CHRS, Mme Y – 36 ans, d’origine portugaise – est victime de violences conjugales et de sévices graves de la part de son époux : elle a la mâchoire cassée et de nombreuses brûlures de cigarettes sur le corps. Monsieur Y, alcoolique et atteint d’une pathologie psychiatrique, s’est créé un personnage : passionné par l’armée alors qu’il a été réformé, il fête les armistices en réveillant toute la famille au clairon et porte l’uniforme militaire. Ses épisodes délirants sont de plus en plus violents et fréquents, son addiction est de plus en plus forte. Malgré cela, Mme Y rentre chez elle lui faire à manger tous les midis, demande la séparation de corps mais refuse de divorcer. Elle ne peut plus supporter de vivre à plein temps avec M. Y, mais ne l’abandonnera jamais. A ses yeux partir lui ferait honte et lui procurerait une trop grande souffrance. Elle tient de manière très ferme et déterminée à son devoir d’épouse et à son devoir moral envers son mari, aussi violent soit-il (…).

Que feriez-vous à la place des travailleurs sociaux du CHRS ? Certains sont tentés d’inciter Madame Y à faire des choix pour se protéger des coups qu’elle reçoit. Des éducatrices mues par des valeurs féministes suggèrent fortement à cette dame de se séparer définitivement de son mari violent. D’autres professionnels mettent en avant le respect de la volonté de Madame Y, « qui circonscrit très précisément l’aide ponctuelle dont elle a besoin ».

brainstorming éthique - situation complexe en travail social - pensées dires prises de décisions actions préférables

Le rôle du CHRS est à la fois de garantir la sécurité de Madame Y, qui a été « exfiltrée » de chez elle pour sa protection et la préservation de son intégrité corporelle et psychique. Mais il est aussi de respecter l’autonomie de cette personne, et ses valeurs. Or, faire son devoir d’épouse jusqu’au bout est une valeur cardinale de cette dame.

Pour éclairer la position de Mme Y, Philippe MERLIER cite des extraits des pages 306 et 330 de La souffrance, du philosophe français Bertrand VERGELY (Editions Gallimard, 1997), qui indique que « La vie est présence à soi. On l’avait oublié. La maladie, la souffrance ou la mort nous le rappellent. (…) Que ce soit la présence de l’autre à travers la solidarité dans la relation de personne à personne, ou la redécouverte des forces de vie que l’on a en soi. »

Madame Y a un mari malade. Être présente pour lui lui permet d’être fidèle à elle-même (présente à elle-même et non dans le déni de ce qui est important pour elle), et ce malgré les coups qu’elle risque de prendre. Et quoi qu’il lui en coûte, la solidarité envers son mari donne sens à sa vie, même si c’est difficile à comprendre pour les travailleurs sociaux qui l’entourent…

Un manuel, c’est court

Mener une réflexion éthique signifie comprendre profondément et combiner les grands principes philosophiques et éthiques qui régissent le travail social et les métiers de l’accompagnement en général. La philosophie a un rôle majeur à jouer, et c’est là que, loin d’user d’un jargon abstrait, Philippe MERLIER est capable d’élucider le sens de principes aussi omniprésents que la protection et l’autonomie (ici celles de Mme Y), et de toutes les notions évoquées précédemment et innervant le travail social.

Vous l’aurez compris, pour éclairer chaque notion, et chaque problème d’éthique en travail social relaté, l’auteur s’appuie sur de courts extraits de textes de grands philosophes. On peut regretter qu’il ne prenne pas le temps d’expliquer un peu les textes philosophiques cités, à cause du format du livre sûrement. En effet, ce manuel plutôt court de 180 pages présente tour à tour non moins de 27 situations !

Avec un tel format, soyons francs, certaines analyses restent elliptiques, et il vous faudra encore faire des liens entre les textes choisis par l’auteur et les situations sociales présentées. Bien évidemment parce qu’il ne s’agit pas là d’un prêt-à-penser. Notre rêve pour une éventuelle troisième version serait toutefois de voir expliciter le contexte de ces textes denses et riches par l’auteur, enseignant de philosophie.

Ceci étant dit, faites-vous plaisir en réfléchissant autour des situations décrites dans cet ouvrage. Et l’éthique, c’est comme les jeux de société : c’est beaucoup mieux à plusieurs… alors confrontez vos réflexions autour des problèmes évoqués avec vos collègues.

Si vous voulez aller plus loin sur les enjeux philosophiques du travail social et éducatif, nous vous conseillons l’excellent ouvrage d’Alain BOYER, Guide philosophique pour penser le travail éducatif et médico-social (Editions Erès, 2001), encore disponible en version numérique. Vous passerez là à trois tomes de lecture et de supports à la réflexion !

En conclusion

Pour nous, Philosophie et éthique en travail social est un livre à penser riche et accessible, utilisable en appui lorsque l’on accompagne des collègues, notamment en supervision ou en analyse de la pratique.

Un extrait pour finir, qui doit nous inciter à nous méfier des solutions toutes faites trop vite tranchées  : « Non, l’éthique ne dit justement pas toujours ce que l’on doit faire, sinon c’est une morale. Elle est situationnelle et permet de fonder un choix – indépendamment de la loi morale, en évaluant au mieux le juste, au pire le préférable. » (extrait de l’introduction, page 14)

Bonne lecture ! Bonne réflexion ! Et bonne mise en application de la réflexion éthique dans vos vies professionnelles !

A bientôt !Contactez-nous !

Stéphanie LADEL06.49.84.07.53

Laisser un commentaire